Film · France, Allemagne, Italie, Belgique, Portugal
L'Empire
- 2024
- 1 h 50
- Français
- 6.5/10
Synopsis
Ours d'argent Prix du jury à la Berlinale 2024. Sorti en salles le 21 février 2024, distribué par ARP Sélection. Disponible en VOD.
Un pavillon de lotissement, une plage grise, des chevaux du Boulonnais, un accent ch'ti à couper au couteau. Et, à quelques centaines de kilomètres au-dessus, deux vaisseaux cathédrales gothiques qui se canardent au sabre laser. Voilà L'Empire, le film où Bruno Dumont a décidé de refaire La Guerre des étoiles sur la Côte d'Opale, avec le budget d'un film d'auteur français et le sérieux d'un traité de métaphysique.
Le pitch
Deux espèces extraterrestres, les Zéros (le Bien) et les Uns (le Mal), se disputent le contrôle de la Terre depuis des temps immémoriaux. Elles ne se battent pas dans l'espace : elles s'infiltrent dans des corps humains. Sur la Côte d'Opale, dans le Pas-de-Calais, la naissance du Margat, un nourrisson mauve et hurlant censé être la réincarnation du Mal et fils de Belzébuth, met le feu aux poudres. Jony (Brandon Vlieghe), jeune père de famille et chevalier des Uns, doit protéger l'enfant. Jane (Anamaria Vartolomei), envoyée en mission par le camp adverse, doit l'éliminer. Ils tombent amoureux. Pendant ce temps, les habitants du coin continuent tranquillement à vivre leur vie sans rien remarquer, et le commandant Van der Weyden mène une enquête dont il ne comprend absolument rien.
Pourquoi il faut le voir
1. Parce que personne d'autre ne fait ça. Un space opera tourné à Audresselles et Wissant avec des acteurs recrutés dans la région, où les vaisseaux spatiaux traversent le ciel en plein jour au-dessus des pavillons. Positif retient d'abord le plaisir d'un film qui ne ressemble à aucun autre
, et son critique confiait que certaines visions apocalyptiques ne l'avaient toujours pas quitté trois semaines après la projection. Mad Movies y voit un geste d'une grande insolence
à une époque de cinéma formaté.
2. Pour Luchini en Belzébuth. Perché sur son vaisseau, cheveux au vent, il déclame comme si sa vie en dépendait. Dumont raconte lui avoir donné le costume de Louis Jouvet dans Don Juan et la coiffure du Faust de Murnau, et que cela a suffi à le faire décoller. Face à lui, Camille Cottin en Reine du Bien, glaciale et hiératique, à des kilomètres de tout ce qu'on lui connaît.
3. Pour le retour des gendarmes. Van der Weyden (Bernard Pruvost) et Carpentier (Philippe Jore), le duo culte de P'tit Quinquin et Coincoin et les Z'inhumains, sont de la partie. Pruvost, ouvrier calaisien devenu acteur à 56 ans par accident, y livre son dernier rôle au cinéma avant sa mort en juin 2025. Il y est plus silencieux, presque sidéré. Beaucoup y ont vu, rétrospectivement, quelque chose d'un adieu.
4. Pour la collision des tons. Le Monde parle d'une étrange beauté hybride où le profane et le sacré se percutent : un sabre laser qui frôle un visage à peine maquillé, des répliques de space opera récitées au milieu des pavillons. Libération salue une accumulation d'idées minimalistes qui déride le registre épique. Télérama tranche : un pari perché, parfaitement maîtrisé
.
5. Parce que c'est franchement drôle. Le Parisien résume en trois mots : Sidéral… et sidérant.
Elle y voit un film fou, 100% corrosif mais tellement drôle
. Et 20 Minutes se contente de constater : C'est du délire et ça fait bien fou !
Le grand écart critique
C'est peut-être le plus amusant dans l'histoire de ce film. La presse lui a mis 3,6 sur 5 en moyenne (24 titres recensés). Les spectateurs, eux, l'ont noté 1,9 sur 5. Rarement un film aura autant divisé.
Côté sceptiques, les arguments ne manquent pas non plus. Le Figaro concède un film hilarant mais trop long
. Les Cahiers du Cinéma décrivent un burlesque poussé jusqu'au malaise, où la croyance enfantine du début finit par se dissoudre dans ce que Marcos Uzal appelle une farce nihiliste
. Première regrette un cinéaste détaché de ses personnages et note que le bordel n'est ici ni joyeux ni généreux
. Ouest France trouve la proposition misanthrope, tout en sauvant la composition d'Anamaria Vartolomei. Écran Large, honnête, avoue ne toujours pas savoir si le résultat relève de la poésie grotesque ou du mépris pur et simple du genre.
Bref : soit vous sortez de la salle en apesanteur, soit vous en sortez avant la fin. Il y a eu les deux, dans les mêmes séances.
Le casting de la discorde
À l'origine, le film devait réunir Virginie Efira, Lily-Rose Depp, Adèle Haenel et Fabrice Luchini. Les reports successifs de tournage ont fait partir les deux premières. Adèle Haenel, dont c'était le retour annoncé au cinéma, a quitté le projet en jugeant publiquement le film problématique, notamment sur la question de la représentation. Le casting a donc été largement reconstruit autour de Camille Cottin, Anamaria Vartolomei et Lyna Khoudri.
À côté d'elles, Dumont a fait ce qu'il fait toujours : recruter des visages du coin. Brandon Vlieghe, qui tient le rôle principal, n'avait jamais tourné de sa vie. Le cinéaste assume complètement : J'ai besoin d'humains vrais
, explique-t-il, ajoutant ailleurs que c'est justement leur fragilité qui le touche, et qu'à ses yeux ces acteurs sont sacrés. C'est aussi précisément ce que lui reprochent ses détracteurs. Le film ne fonctionne que si vous acceptez ce postulat.
Star Wars ou pas Star Wars ?
Tout le monde a vendu le film comme un Star Wars ch'ti. Y compris son distributeur, dont le pitch officiel promet une vision caustique, cruelle et déjantée de La Guerre des étoiles. Dumont, lui, a passé toute sa promo à démentir, expliquant au Point que le film n'était inspiré ni de Dune ni de Star Wars, et qu'il s'agissait pour lui d'assembler des genres pour les faire se contredire entre eux. Transfuge résume mieux que personne : un projet freak et frankensteinien qui collerait ensemble Dreyer, Bresson, Mocky, les Dardenne et Lucas. La Croix, plus posée, y voit une comédie brillante sur la condition humaine qui réunit le naturel et le surnaturel.
La vérité est probablement entre les deux. Il y a des sabres laser, des vaisseaux, un enfant élu et une lutte du Bien contre le Mal. Il y a aussi de longs plans vides, des silences, des paysages et des questions métaphysiques qui n'ont rien à voir avec le divertissement. Les deux films cohabitent dans le même métrage, et c'est exactement le programme.
Les chiffres qui font sourire
- Budget : environ 8 millions d'euros, un des plus gros de la carrière de Dumont.
- Entrées France : 96 306. Un score d'art et essai pour un film à effets spéciaux.
- Note presse : 3,6 sur 5. Note spectateurs : 1,9 sur 5.
- Palmarès : Ours d'argent Prix du jury à Berlin, remis par Christian Petzold. Dumont, peu à l'aise en anglais, a diffusé un discours préenregistré passé par un logiciel de synthèse vocale.
Fiche technique
Écrit, réalisé et monté par Bruno Dumont. Image de David Chambille. Montage avec Desideria Rayner. Coproduction France, Allemagne, Italie, Belgique et Portugal (Tessalit Productions, Red Balloon Film, Ascent Film, Novak Prod, Rosa Filmes, RTBF), produite par Jean Bréhat et Bertrand Faivre. Distribution ARP Sélection. Durée : 1h50. Tournage sur la Côte d'Opale, dont la séquence finale à Audresselles en septembre 2022.
À voir avant ou après
P'tit Quinquin (2014) et Coincoin et les Z'inhumains (2018) pour comprendre d'où viennent Van der Weyden et Carpentier, et pourquoi leur apparition ici provoque un tel plaisir chez les fans. Ma Loute (2016) pour la première rencontre entre Dumont et Luchini. La Vie de Jésus (1997) pour le versant naturaliste et silencieux, celui qui affleure sous le space opera.
Distribution 10