Affiche de la série The Deuce, HBO, 2017 à 2019
Séries

Je relance « The Deuce », et c’est un kiff total

J'ai relancé The Deuce et je n'ai pas réussi à m'arrêter. Trois saisons de David Simon sur le Times Square des années 70, une reconstitution hallucinante, une bande son en or et une moitié du casting de The Wire. Voilà pourquoi c'est un kiff.

J’ai relancé The Deuce la semaine dernière, sans trop savoir pourquoi, et je n’ai pas réussi à m’arrêter. Trois saisons, vingt-cinq épisodes, sortis sur HBO entre 2017 et 2019, et à peu près personne autour de moi ne les a vus. C’est la série de David Simon, celui de The Wire, sur la naissance de l’industrie du porno à Times Square dans les années 70. Dit comme ça, on dirait un devoir. C’est tout l’inverse : c’est le truc le plus jouissif que j’aie remis dans mon écran cette année.

Alors je viens en parler, parce que cette série mérite mieux que le silence dans lequel elle est tombée.

Affiche de la série The Deuce
Trois saisons, quinze ans d’histoire new-yorkaise, une seule adresse : la 42e Rue.

Pourquoi je m’y remets maintenant

Honnêtement ? Parce que j’avais envie d’une série qui prenne son temps. Pas de cliffhanger toutes les huit minutes, pas de mystère à résoudre, pas de personnage qui explique l’intrigue à voix haute. Juste un quartier, des gens dedans, et quinze ans qui passent. On a tellement pris l’habitude des séries qui hurlent qu’on a oublié à quel point c’est reposant, une série qui raconte.

Et puis il y a l’autre raison, moins avouable : ça résonne fort. Le porno a quitté les salles de la 42e Rue pour des plateformes à abonnement où tout le monde est son propre patron, sauf que la question n’a pas bougé d’un millimètre. Qui possède le tuyau, qui encaisse, qui prend le risque. The Deuce filme le moment exact où cette mécanique s’est mise en place. On regarde 1971 et on pense à 2026 sans que la série ait besoin de le souligner une seule fois.

Ce qui fait le kiff

Le New York de 1971, reconstruit pour de vrai

Times Square rebâtie rue par rue, à New York même, en trois époques : 1971, 1977, puis 1985. Les néons, les marquises de cinémas pornos, les bagnoles, la crasse. Le travail sur les décors et les effets a valu à la série des nominations aux Visual Effects Society Awards, catégorie qu’on associe rarement à un drame social. On ne voit jamais le trucage. On a juste envie de descendre marcher dedans.

La bande son, qui ne fait pas de la figuration

Chaque saison change de générique et chaque changement raconte quelque chose. Curtis Mayfield pour la saison 1, Elvis Costello repris par Natalie Bergman pour la 2, Blondie pour la 3. Entre les deux, du soul, du disco puis du punk, jamais posé en fond sonore nostalgique mais toujours dans une pièce, sur une radio, dans un bar. La musique est un décor de plus.

Maggie Gyllenhaal en état de grâce

Maggie Gyllenhaal

Elle joue Eileen Merrell, dite Candy, prostituée qui décide un matin qu’elle sera plus rentable derrière la caméra que devant. Nommée au Golden Globe dès la première saison, également productrice de la série. C’est en portant ce rôle qu’elle a fabriqué le regard qui donnera The Lost Daughter. La saison 2 bascule complètement de son côté, et c’est la meilleure des trois.

La réunion « The Wire » planquée dans le casting

Pour qui a vu la série de Baltimore, c’est un jeu de piste permanent. Gbenga Akinnagbe, l’inquiétant Chris Partlow, devient le proxénète Larry Brown. Chris Bauer, le docker Frank Sobotka, passe chef de chantier. Lawrence Gilliard Jr., l’inoubliable D’Angelo Barksdale, enfile l’uniforme du NYPD. Ajoutez Method Man, Anwan Glover et Michael Kostroff, et vous obtenez une bonne moitié de la troupe Simon rassemblée à mille kilomètres de chez elle. Clarke Peters, le Lester Freamon de The Wire, passe même en invité dans le final de la saison 1.

Une fin qui ne se dégonfle pas

La saison 3 nous jette en 1985. La VHS écrase la pellicule, l’épidémie de sida frappe, la mairie rachète les immeubles, la fête s’éteint. Aucun personnage ne prononce de grand discours d’adieu. Le dernier épisode s’appelle Finish It, et il porte bien son nom. Trois saisons prévues dès le départ, trois saisons livrées : la série s’arrête pile où elle avait décidé de s’arrêter.

Derrière : Simon et Pelecanos ne filment pas des héros, ils filment des systèmes

The Deuce n’a pas de réalisateur unique, c’est une série de créateurs : David Simon et George Pelecanos, déjà à l’oeuvre sur The Wire et Treme. Simon est un ancien journaliste faits divers du Baltimore Sun, et ça se voit à chaque plan. Sa méthode n’a pas bougé depuis vingt ans : prendre une ville, prendre une économie souterraine, remonter la chaîne jusqu’à ce qu’on comprenne que le méchant n’est pas un homme mais une structure.

Détail qui n’en est pas un : la série a fait tourner une majorité de réalisatrices, Michelle MacLaren sur le pilote puis Uta Briesewitz, Roxann Dawson, Susanna White, Tanya Hamilton, Steph Green, Zetna Fuentes, Tricia Brock, Minkie Spiro. Sur un show consacré à l’industrie pornographique, ce n’est pas un hasard de planning, et ça s’entend dans la façon dont les scènes sont cadrées.

La série qui a changé un métier

C’est l’héritage le plus concret de The Deuce, et il dépasse la fiction. À la demande d’Emily Meade, qui joue Lori et enchaînait les scènes de sexe, HBO a engagé Alicia Rodis comme coordinatrice d’intimité. Le poste n’existait quasiment pas. Meade racontait à l’époque son étonnement d’avoir attendu 2018 pour que la sexualité soit encadrée avec le même sérieux que les cascades ou la présence d’enfants sur un plateau. Depuis, la fonction s’est généralisée dans toute l’industrie. Une série sur l’exploitation des corps qui finit par protéger ceux de ses propres actrices : difficile de faire plus cohérent.

Le point Franco, qu’il faut bien aborder

James Franco tient un double rôle, les jumeaux Vincent et Frankie, et réalise plusieurs épisodes. Il est très bien, le tour de passe passe fonctionne, on oublie vite qu’il s’agit du même homme. Il est aussi devenu, entre la diffusion et aujourd’hui, un acteur accusé de harcèlement et d’abus de pouvoir, largement absent des écrans depuis. Regarder la série en 2026 suppose de tenir les deux bouts sans faire semblant. C’est une gêne réelle. Elle n’annule pas le travail de Gyllenhaal, de Simon, de Pelecanos, des dizaines de comédiens autour, ni celui d’Alicia Rodis. À chacun de placer son curseur.

Par où commencer

Par le pilote, 84 minutes, qui ne ressemble à rien d’autre. Il ne lance aucune intrigue, il installe un quartier. Si au bout d’une heure vous avez l’impression qu’il ne se passe rien, c’est normal : il se passe une ville. Tenez jusqu’à l’épisode 3, celui où Candy déjeune avec un réalisateur de porno et comprend qu’il y a un métier à prendre. À partir de là, ça ne lâche plus.


Affiche de The Deuce

The Deuce

HBO · 2017 à 2019 · 3 saisons, 25 épisodes · terminée
Drame, crime, histoire
Avec James Franco, Maggie Gyllenhaal, Margarita Levieva, Emily Meade

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