True Detective: Night Country, la saison signée Issa López
Cinéma

Le monde des séries se conjugue-t-il enfin au féminin ? Top des séries 100 % réalisées par des femmes

Qui réalise vos séries préférées ? Neuf fois sur dix, un homme. Mais le vent tourne : d'Unorthodox à Night Country, on a trié les mini-séries 100 % réalisées par des femmes et les saisons qui leur ont été intégralement confiées. Enquête engagée, génériques vérifiés, et un constat honnête : ça progresse, mais rien n'est gagné.

Petit exercice entre nous : fermez les yeux et repensez à la dernière série que vous avez dévorée. Maintenant, une question toute simple : qui l’a réalisée ? Vous ne savez pas ? Normal, on ne nous apprend pas à regarder ce nom-là. Et pourtant il dit tout : entre 2008 et 2018, à peine 12 % des fictions diffusées à la télévision française étaient réalisées par des femmes, selon une grande étude de l’INA. Autrement dit, neuf fois sur dix, la personne qui décide où poser la caméra, comment filmer les corps, les silences et les colères, est un homme. Et nous, toustes devant nos écrans, on a fini par trouver ça normal.

Sauf que quelque chose est en train de bouger, et c’est du côté des séries que ça se passe. Industrie plus jeune que le cinéma, bousculée par le streaming, portée par des créatrices qui ne demandent plus la permission, la télévision est devenue le terrain où les réalisatrices gagnent enfin du terrain. Alors on a voulu vérifier, génériques à l’appui : existe-t-il des séries grand public entièrement réalisées par des femmes, sans un seul homme derrière la caméra ? Spoiler : oui, et pas des petites. On a épluché chaque épisode, chaque nom, et on a trié tout ça proprement. D’abord les mini-séries signées de A à Z par des femmes, puis les saisons de grandes séries qui leur ont été intégralement confiées. C’est parti.

Les mini-séries qu’elles ont réalisées de A à Z

Ici, aucune ambiguïté : chaque épisode de chaque série de cette section a été réalisé par une femme. Pas un pilote symbolique, pas un épisode confié en dépannage : l’œuvre entière.

UNORTHODOX

UNORTHODOX

Quatre épisodes, une actrice inoubliable (Shira Haas), et une réalisatrice au sommet : Maria Schrader met en scène l’évasion d’Esty, jeune femme juive ultra-orthodoxe qui fuit son mariage arrangé de Brooklyn pour recommencer sa vie à Berlin. Une histoire d’émancipation filmée par une femme, et ça change tout : le corps d’Esty n’est jamais un objet, toujours un territoire qu’elle reconquiert.
Résultat : l’Emmy 2020 de la meilleure réalisation pour une mini-série, et une carrière lancée en fusée : Schrader réalisera ensuite She Said, le film sur l’enquête qui a fait tomber Harvey Weinstein. Tout un symbole.
ʘ Netflix
ʘ Mini-série complète depuis 2020.
ʘ 4 épisodes sur 4 réalisés par Maria Schrader
ʘ Emmy 2020 de la meilleure réalisation

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EXPATS

Lulu Wang avait bouleversé tout le monde avec The Farewell. Quand Nicole Kidman l’appelle pour adapter le roman de Janice Y. K. Lee, Wang pose ses conditions : tout écrire, tout réaliser, tourner à Hong Kong, et confier l’image à une directrice de la photographie (Anna Franquesa-Solano, formidable). Les six épisodes suivent trois Américaines dont les vies basculent après une tragédie familiale, filmés comme six longs métrages.
Résultat : une mini-série d’une élégance folle sur le deuil, le privilège et la culpabilité, avec un cinquième épisode de 96 minutes qui déplace le regard vers les femmes qu’on ne filme jamais, les domestiques, les invisibles. Du cinéma d’autrice en format série, sans aucun compromis.
ʘ Prime Video
ʘ Mini-série complète depuis 2024.
ʘ 6 épisodes sur 6 réalisés par Lulu Wang
ʘ Nicole Kidman en état de grâce

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EXPATS

Et le club ne se limite pas aux drames intimistes, contrairement à ce qu’on aime encore raconter sur les réalisatrices :

ZERO DAY (MINI-SÉRIE, 2025)

Lesli Linka Glatter, vétérane de Homeland et Mad Men, réalise seule les 6 épisodes de ce thriller politique Netflix et dirige Robert De Niro pour son tout premier grand rôle en série. Oui, un thriller d’État à gros budget, confié à une femme, seule aux commandes.

OBI-WAN KENOBI (MINI-SÉRIE, 2022)

Deborah Chow, première femme à réaliser du Star Wars en prises de vues réelles (sur The Mandalorian), obtient ensuite les pleins pouvoirs : les 6 épisodes des retrouvailles entre Ewan McGregor et Dark Vador, c’est elle, et personne d’autre.

SHINING GIRLS (MINI-SÉRIE, 2022)

Un thriller métaphysique porté par Elisabeth Moss et réalisé par un trio entièrement féminin : Michelle MacLaren (Breaking Bad, Game of Thrones), Elisabeth Moss elle-même et Daina Reid. 8 épisodes, 3 réalisatrices, 0 réalisateur. Sous-coté et vertigineux.

ET LA LISTE S’ALLONGE

La saison 5 de True Detective, à nouveau écrite et réalisée par Issa López, arrive. Dope Girls confie ses premiers épisodes à Shannon Murphy. Chaque année, de nouveaux génériques 100 % féminins apparaissent. Lentement, mais ils apparaissent.

Les saisons intégralement confiées à des femmes

Soyons précises, parce que c’est important : les séries qui suivent ne sont pas 100 % féminines sur toute leur existence. Mais chacune a vu une saison entière, chaque épisode, sans exception, confiée à des réalisatrices. Et dans des franchises pareilles, c’est loin d’être un détail.

TRUE DETECTIVE: NIGHT COUNTRY

TRUE DETECTIVE: NIGHT COUNTRY

Rappel utile : les trois premières saisons de True Detective ont été écrites et réalisées par des hommes, pour des histoires d’hommes. Puis HBO confie sa franchise la plus culte à Issa López, réalisatrice mexicaine révélée par le fabuleux Tigers Are Not Afraid, et certains ricanent. Elle répond en écrivant et en réalisant les six épisodes de cette plongée dans la nuit polaire de l’Alaska, où Jodie Foster et Kali Reis enquêtent sur la disparition de huit scientifiques, avec un regard résolument féminin sur une franchise qui ne l’avait jamais été.
Résultat : la saison la plus acclamée depuis la première, l’Emmy de la meilleure actrice pour Jodie Foster, des nominations réalisation et scénario pour López, et une saison 5 qui lui est confiée en solo. Voilà à quoi ressemble la confiance quand elle arrive enfin.
ʘ HBO Max
ʘ Saison 4 complète depuis 2024.
ʘ 6 épisodes sur 6 écrits et réalisés par Issa López
ʘ La saison 5 lui est déjà confiée

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BAD SISTERS

Créée par l’immense Sharon Horgan, cette comédie noire irlandaise sur cinq sœurs et un beau-frère toxique qu’elles rêvent toutes de voir disparaître confie l’intégralité de sa première saison à trois réalisatrices : Dearbhla Walsh (nommée à l’Emmy de la réalisation pour son travail ici), Josephine Bornebusch et Rebecca Gatward. Le résultat est à la fois hilarant, tendu et d’une justesse rare sur les violences conjugales, un sujet que la série regarde en face sans jamais le transformer en spectacle.
Résultat : un Peabody Award, une pluie de nominations, l’un des méchants les plus détestables de l’histoire de la télévision, et une sororité à l’écran comme on en voit trop peu. On jubile du début à la fin.
ʘ Apple TV+
ʘ Saison 1 (2022), puis saison 2 (2024).
ʘ Saison 1 : 10 épisodes, 3 réalisatrices, 0 réalisateur
ʘ Le grand œuvre de Sharon Horgan

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BAD SISTERS
BIG LITTLE LIES, SAISON 2

BIG LITTLE LIES, SAISON 2

Après une première saison réalisée par un homme, HBO confie l’intégralité de la saison 2 à Andrea Arnold, la réalisatrice britannique de Fish Tank et American Honey : les 7 épisodes, face à Meryl Streep, Nicole Kidman et Reese Witherspoon, avec une sensibilité brute et documentaire.
ʘ HBO Max, 7 épisodes (2019)
ʘ Saison 2 : 7 épisodes sur 7 réalisés par Andrea Arnold

RUSSIAN DOLL, SAISON 1

RUSSIAN DOLL, SAISON 1

Créée par Natasha Lyonne, Leslye Headland et Amy Poehler, la saison 1 est réalisée par Leslye Headland, Jamie Babbit et Natasha Lyonne elle-même : une boucle temporelle new-yorkaise brillante, drôle et existentielle, pensée et filmée par des femmes de bout en bout.
ʘ Netflix, 8 épisodes (2019)
ʘ Saison 1 : 8 épisodes sur 8 réalisés par des femmes

Et on n’oublie pas Loki : la saison 1, la plus inventive de tout le MCU télévisé, c’est Kate Herron qui l’a réalisée, les 6 épisodes, seule aux commandes d’une des plus grosses machines de Disney+. Marvel n’a jamais été aussi étrange, ni aussi beau.

Pourquoi ça bouge (et pourquoi rien n’est gagné)

Pourquoi les séries, et pas le cinéma ? Parce que c’est une industrie plus jeune, moins verrouillée par des décennies de réseaux masculins, et que le streaming a rebattu les cartes : quand il faut produire des centaines d’heures par an, les vieux réflexes de cooptation craquent. Parce que les Emmy ont commencé à récompenser des réalisatrices bien avant que les cérémonies du cinéma ne s’y résignent : Reed Morano en 2017 pour The Handmaid’s Tale, première femme sacrée dans la catégorie drame depuis 22 ans, Maria Schrader en 2020 pour Unorthodox, Issa López citée en 2024. Et surtout parce que des femmes ont pris le pouvoir par la production, pour ne plus attendre qu’on le leur donne : Reese Witherspoon avec Hello Sunshine (Big Little Lies, c’est elle), Sharon Horgan avec Merman (Bad Sisters), Elisabeth Moss qui produit et réalise ses propres projets, Michaela Coel qui a refusé un million de dollars pour garder le contrôle créatif de I May Destroy You. Côté organisation collective, le Collectif 50/50, né dans la foulée de MeToo, impose la transparence des chiffres partout où il passe, et la Directors Guild of America est aujourd’hui présidée par une réalisatrice, Lesli Linka Glatter, celle-là même qui signe Zero Day. Rien de tout ça n’est un hasard : c’est de l’organisation, de la sororité et du travail.

Pour mesurer le chemin, il suffit de regarder le monde d’à côté, celui du cinéma : aux César, une seule femme a remporté le prix de la meilleure réalisation entre 1976 et 2023 (Tonie Marshall, en 2000), et il aura fallu la soirée de 2020, le sacre de Roman Polanski et le départ d’Adèle Haenel, restée dans l’histoire, pour que la profession se regarde enfin en face. Justine Triet est devenue la deuxième en 2024. Deux femmes en un demi-siècle : voilà le rythme du cinéma quand personne ne pousse. Les séries vont plus vite, oui. Mais ne nous racontons pas d’histoires : 12 % de réalisatrices, ce n’est pas une révolution, c’est un début de rattrapage.

THE HANDMAID'S TALE

THE HANDMAID’S TALE

S’il fallait une seule série pour raconter le chemin parcouru, ce serait celle-là. En 2017, Reed Morano invente l’identité visuelle de Gilead sur les trois premiers épisodes, ses gros plans suffocants, sa lumière de cathédrale, et remporte l’Emmy de la réalisation, du jamais vu pour une femme dans la catégorie drame depuis 22 ans. Huit ans plus tard, c’est Elisabeth Moss, l’actrice principale, qui réalise elle-même les moments les plus importants de la série, dont une partie de la saison finale.
Résultat : en une décennie, la même série est passée de l’exception à quelque chose qui ressemble à une évidence : des femmes devant ET derrière la caméra. C’est exactement ça, la progression, et c’est aussi la preuve qu’elle reste fragile tant qu’elle dépend de quelques pionnières.
ʘ 6 saisons (2017 à 2025)
ʘ Emmy de la réalisation pour Reed Morano dès la saison 1
ʘ Elisabeth Moss réalisatrice depuis la saison 4

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Le bonus : pour prolonger le marathon

Au-delà des génériques 100 % féminins, d’autres séries récentes portent très fort la marque d’une réalisatrice : Dying for Sex (Shannon Murphy, nommée au BAFTA pour Babyteeth, réalise la majorité des épisodes de cette merveille avec Michelle Williams), I May Destroy You (Michaela Coel co-réalise sa propre série coup de poing sur le consentement), Dope Girls (Shannon Murphy encore, sur les femmes du Londres de 1918), Yellowjackets (pilote signé Karyn Kusama, qui a donné son ADN à toute la série), Gentleman Jack et Happy Valley (Sally Wainwright écrit et réalise, la royauté britannique de la télévision), One Day (Molly Manners réalise la majorité de la version Netflix), ou encore The Morning Show (Mimi Leder, réalisatrice pilier et productrice de la série). De quoi tenir plusieurs mois de soirées, et de quoi vérifier, désormais, qui se cache derrière la caméra de vos prochaines obsessions.

QUI RÉALISE VOS SÉRIES ? /// 10 GÉNÉRIQUES 100 % FÉMININS /// ET CE N’EST PAS FINI ///

Alors, le monde des séries se conjugue-t-il enfin au féminin ? Pas encore, soyons honnêtes : une fiction sur dix réalisée par une femme, ce n’est ni la parité, ni même son horizon proche, et cette liste, aussi réjouissante soit-elle, reste une liste, c’est-à-dire une exception qu’on peut compter. Mais elle existe, elle s’allonge chaque année, et elle est portée par des créatrices, des productrices et des réalisatrices qui ont cessé d’attendre leur tour. La prochaine étape nous concerne toustes : regarder les génériques, citer leurs noms, réclamer leurs séries. Parce que ce qui a commencé comme une exception ne deviendra une évidence que si on la regarde.

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